La démarche de la compagnie se veut une démarche singulière, visant à toujours placer le spectateur au centre de son travail : ce qui nous questionne doit pouvoir questionner le monde.
Il ne s’agit en aucun cas pour nous de raconter une histoire, encore moins personnelle, mais simplement de tenter de percer une vérité, celle propre à chacun des individus présents sur scène et dans la salle. 
Dire nu, parler de l’âme, pour percer sa vérité jusqu’à la substance de son existence.

Comment procédons-nous ?

Il nous faut préciser ici que le point de départ de toute recherche étant un questionnement thématique, le texte n’est pas au cœur de notre travail, il n’en est pas exclu mais il n’est pas au centre. Les mots, s’ils sont présents, seront ceux des acteurs, du metteur en scène, trouvés, dits, pensés lors des différentes étapes de travail, il est un matériau parmi les autres. On peut dire qu’il s’agit plus d’un travail sur des images et sur des émotions. Il s’agit en effet pour nous d’éveiller les sens pour susciter la réflexion. 

Nous travaillons, depuis la création de la compagnie, à une écriture pluridisciplinaire, à l’aide de différents médias : la musique (en live ou enregistrée), le son, la vidéo et le mouvement (la danse).

Entrer en chemin …

Ne plus penser un spectacle comme une finalité mais comme une étape des suivantes, comme une maison que l’on construit et dont chaque spectacle est une pierre d’où l’intitulé : fragments 1, 2 etc…, comme quelque chose qui se répond…des formes qui ne sont jamais finies, qui sont en constante évolution, se répondant les unes aux autres. Il s’agit de voir, de comprendre et d’entendre ce qui est déjà là et qui ne demande qu’à être mis en lumière un peu plus, ce qui demande à être « répété » pour pouvoir le faire évoluer. 

Dans la répétition qui n’est jamais tout à fait identique, dans ces faux recommencements, à chaque passage, du nouveau surgit. Il ne s’agit pas de se condamner à la répétition mais, tout au contraire, à une recherche jamais achevée de formes infinies, sans oublier qu’en même temps dans cette permanence, il y a une mise à l’épreuve. 

Voir, comprendre et entendre aussi ce qui, au contraire, mérite d’être mis de côté pour un temps.

Il peut donc s’agir simplement de développer un point de détail d’une forme précédente, il peut s’agir de développer un processus de création… 
Penser en tout cas à un chemin que l’on trace mais dont on ne sait pas où il va nous mener… laisser place au hasard, à l’inconnu, à ce A Nouveau qui se construit sans oublier qu’il est le fruit de beaucoup d’avants connus et/ou inconnus, conscients et/ou inconscients…

« Faire de l’Art, c’est un besoin. Et puis, on trouve le langage qu’il faut pour construire une image. Chaque époque s’identifie avec une image nouvelle, qui pourtant contient le passé comme imaginaire et comme langage, mais qui est rénovée dans son essence. » (Jannis Kounellis)

En définitive, que puis-je poser comme affirmation aujourd’hui, après quelques mises en scène ? 

Et j’espère me rester fidèle en couchant sur le papier ces quelques vérités du moment.

Le texte comme point de départ d’un nouveau spectacle n’est pour l’instant tout simplement pas envisageable pour moi, ce qui ne veut pas dire au final qu’il n’y aura pas de mots, je l’ai déjà dit … les leurs, les miens, les vôtres en quelque sorte, mais interroger des thèmes … inventer une écriture de plateau …à partir d’un travail d’improvisations, de rencontres et de confrontations de désirs, d’instants de vie qui peuvent se voir décliner sur le plateau … partir donc de l’humain, de ce que sont les gens et de ce qui les intéresse chacun dans leur spécificité propre, voilà ce qui m’intéresse. 

Considérer, dès lors, l’autre comme un artiste – créateur au même titre que moi, lui permettre ainsi de proposer et non d’exécuter, même si, entendons-nous bien, il ne s’agira pas au final d’une création collective puisqu’un metteur en scène, comme un capitaine de navire, est là pour faire des choix et donner des angles de travail … une ou des directions.

Ne pas chercher par ailleurs une linéarité, une logique de narration.
Mais développer ce qui a déjà été amorcé dans A Nouveau, fragments 1 ou Mon Pays c’est la vie, Rien ne sera plus jamais comme avant [A Nouveau, fragments 2], On ira voir la mer [A Nouveau, fragments 3] ou Nous serons vieux aussi [A Nouveau, fragments 4], c’est-à-dire une écriture fragmentaire.

Car la façon dont chacun de nous parle, la façon dont j’écris en ce moment est toujours fragmentaire. Je saute d’un point à un autre. 
Peut-être faudra-t-il même chercher à décourager la tentation du sens, sera-t-il nécessaire de choisir un ordre absolument insignifiant ? (mais comment ?)
Ne pas chercher en définitive à donner un sens à un épisode qui peut en être doté certes mais plutôt donner à entendre le soliloque qui accompagne l’histoire, sans jamais la reconnaître.

Il ne s’agira donc pas de raconter une histoire mais plutôt de donner à entendre des bouffées de langage, qui viennent au gré de circonstances infimes et aléatoires.

Ce sont d’ailleurs ces bris de discours qui feront la figure… figure qui sera fondée si au moins quelqu’un peut dire : « comme c’est vrai, ça ! Je reconnais cette scène de langage. »

Il y a des choses qui arrivent inévitablement. Mais on ne sait pas de quelle manière elles arrivent. On est tous reliés, on ignore seulement comment on agit les uns sur les autres mais on s’influence tout le temps mutuellement. Soudain, pour des figures qui ne se sont jamais vues, cela va peut-être devenir essentiel, ce moment qu’elles n’avaient pas prévu. Dès lors, ne plus s’occuper de l’ordre chronologique de faits, juste étudier l’ordre émotionnel de situations, d’événements, et tenter de façonner quelque chose de lyrique, faire sentir qu’on ne se limite pas à raconter une histoire, et sauter d’un moment à l’autre de la vie de ces figures pour trouver leur humanité et ainsi parler de et à l’Humanité. Donner à entendre des bouffées de langage qui viennent au gré de circonstances infimes et aléatoires…

Continuer en y associant, comme je l’ai fait auparavant, la musique, le son, le mouvement ou la vidéo … mettre en parallèle ou faire se croiser différents langages, donner à entendre des voix différentes ou semblables mais avec des supports différents.

Tout dans la forme (scénographie, lumière, costume, code de jeu, technique, fabrication) n’aura qu’une fin : rendre vivants, proches, bouleversants, les désirs, les échecs, les espoirs et les désespoirs de quelques figures d’aujourd’hui.

Il s’agira au final d’un collage inventif de fragments d’humanité, de bouteilles lancées à la mer, des bouteilles scellées avec amour, comme autant de petits trésors renfermés par chacune des figures, en définitive peut-être d’une galerie de portraits dont tous sont à la recherche d’un lien qui les connecte aux autres sur Terre…plusieurs figures et autant de vies différentes…décrire le monde, selon ses impressions, ses sensations, montrer la vie dans toute sa simplicité (mais peut-être que l’extrême complexité c’est justement de représenter de façon simple).

« Car quelque soit l’expression que l’on choisisse, le geste qui me conduit à m’avancer devant d’autres, réunis là par goût, par hasard ou parce que j’ai tout fait pour qu’ils viennent, n’a d’espoir d’être autre chose qu’une agitation absurde ou fabriquée que si mes raisons – et mon désir – sont de cet ordre – qui régit l’écrivain, le poète, le sculpteur ou le peintre-. Quelques soient les termes dont on use pour définir son travail – artisan, créateur, chercheur, etc – je ne peux oublier que ce qui fonde le théâtre – le séparant du commerce, du divertissement et de la vulgarité quotidienne – est ce phénomène physique qui me pousse à m’adresser à un double que j’espère présent, auquel je livre les détails plus ou moins précis de ma pensée, de ma vie amoureuse, du temps qui me constitue, de l’espace qui à la fois m’enferme ou me laisse errer, bref de toutes les composantes raisonnées, irrationnelles, maîtrisées ou jetées sans conscience dont je suis le sujet.

Le théâtre est-il nécessaire – se demande-t-on souvent – et l’on pourrait poursuivre en se demandant si l’art est nécessaire, et la littérature, et la peinture et la musique ? Il l’est et ne l’est pas, comme il n’est pas utile. Il ne l’est – nécessaire, et en tout cas précieux – que comme expérience intérieure, esquisse autobiographique. Le théâtre comme autobiographie déguisée, non pas une succession de faits ou de dates d’une vie réelle sagement recopiée sur du bristol mais comme éclats, sensations dérobées, secondes, visages et épidermes, odeurs, constructions, spontanéité de la vie qui s’invente elle-même, nous invente, invente notre amour. »
(Cyril Grosse)


Il s’agira donc de mettre en lumière ces évidences et d’en faire des scènes immédiatement identifiables parce qu’on aura cette sensation unique et dérisoire de les avoir déjà vécues … En plus de transposer, de poser des questions et de tenter de s’approcher de la vérité en la grossissant, l’artiste n’est-il pas là aussi pour désigner quelque chose que l’on a toujours su et provoquer l’émotion ?

Je voudrais à travers chaque nouvelle pierre que je poserai traquer l’énergie de l’amour et donc de la vie, je voudrais donner et faire ressentir de l’amour quelle que soit sa forme, à l’autre, le spectateur…lui rappeler ainsi, lui faire ressentir qu’il a un cœur et un corps…l’amener à ne pas oublier les cordes fondamentales de son potentiel réactif et émotif.
Ce qui m’importe dans la démarche, c’est tout autant comment l’autre en face de moi va nourrir le travail que comment l’autre toujours en face de moi va le recevoir.

Mais bien sûr, j’avance à tâtons. Je dors un peu chaque jour, me lève, me bouscule, me rendors, cherche quelques mots égarés, et fais ce à quoi je me suis vouée, il y a bien longtemps maintenant, j’avais treize ans, je crois … je vais à tâtons jusqu’au trou final et il ne restera rien de tous ces maux, que ces mots, peut-être du peintre Claude Viallat et qui parle très bien de ce saut dans le vide, de cette remise à plat … A chaque nouveau spectacle …
On s’avance dans la peinture sans savoir.
La main droite poussant la main gauche.
Une toile poussant l’autre à tâtons.
On regarde la peinture un œil mouillé.
La couleur en débord.
Une toile bordant l’autre.
Le débord de l’une tirant la suivante.
La mouillure de l’œil marquant
la méconnaissance.
La réalité physique de la peinture marque
le savoir et la méconnaissance
l’un rejaillit sur l’autre
l’assure et le déstabilise.
On apprend la peinture à tâtons.

Katia Ponomareva